Histoire

Béhanzin et la résistance à la conquête française

Béhanzin (1889-1894) a été le dernier roi du royaume du Danhomê avant sa conquête par la France en 1894. S’il s’est éteint en Algérie en 1906, c’est après un exil de douze ans en Martinique où sa mémoire reste toujours bien vivante. Cet exil, on le sait, est consécutif à la farouche résistance qu’il a opposée à la conquête de la terre de ses ancêtres.

Pour mieux apprécier l’exploit de Béhanzin, il faut le replacer dans le contexte historique de cette fin du dix-neuvième siècle où les appétits impérialistes avaient déjà pratiquement annihilé les velléités d’indépendance de la plupart des entités politiques d’Afrique. Comment, dans un environnement aussi hostile, Béhanzin et son armée ont-ils pu tenir tête, pendant près de quatre ans, aux troupes coloniales françaises? Bon nombre d’historiens ont souligné, à juste titre, le militarisme du royaume. De Houégbadja à Béhanzin, les souverains d’Abomey ont toujours considéré l’agrandissement du territoire hérité de leurs ancêtres comme un devoir sacré. Voilà pourquoi la guerre contre les voisins, avec une armée permanente et un corps d’amazones redoutable, était une entreprise annuelle. Les captifs de ces expéditions périodiques ont alimenté, on le sait, le commerce transatlantique des esclaves, un facteur significatif dans l’histoire et l’historiographie du Dahomey précolonial.

Ce qui, par contre, semble être sous-estimé quant à la capacité de résistance du Dahomey à l’invasion coloniale, c’est la nature et la solidité de ses institutions politiques. A cet égard, l’institution du ‘vidaho’ ou prince héritier du trône mérite d’être soulignée. C’était un élément stratégique du dispositif constitutionnel non-écrit d’Abomey, de nature à garantir une succession sans heurt à la mort du roi. Même si toutes les successions n’ont pas été paisibles, cette provision ‘constitutionnelle’ a néanmoins limité conflits et contestations, le ‘vidaho’ étant déjà perçu comme un roi virtuel du vivant de celui auquel il allait succéder.

C’est, à n’en pas douter, à cette institution du ‘vidaho’ qu’il faut se référer pour mieux appréhender l’épopée de Béhanzin. Fils de Glèlè (1858-1889), il succéda à son père après avoir été désigné ‘vidaho’ depuis 1875, suite à la disparition du prince Ahanhanzo initialement choisi. Il était donc déjà associé à l’exercice du pouvoir bien avant sn avènement au trône royal. Il était conscient des menaces extérieures qui pesaient sur le royaume qu’il héritait de ses ancêtres. Les émissaires européens, en visite à Abomey, le connaissaient au palais pour son intransigeance en ce qui concerne l’indépendance et l’intégrité territoriale de son royaume. En France, principale source de ces menaces extérieures, certains journaux de l’époque se sont faits l’écho des inquiétudes suscitées par son avènement. Les évènements n’allaient pas tarder à montrer que ces inquiétudes n’étaient pas sans fondement. Porto-Novo et Cotonou devaient être la pomme de discorde et le prétexte d’affrontements annonciateurs de la conquête imminente du Danhomê.

Porto-Novo, objet de convoitise par Abomey, était aussi et surtout un enjeu majeur de rivalité entre Français et Anglais surtout depuis que ces derniers étaient installés à Lagos en 1851. Son traité de protectorat avec la France s’inscrivait dans ce contexte, tout comme celui de ‘cession’ de Cotonou par Glèlè à la France en 1878. L’interprétation divergente de cette ‘cession’ à Abomey et Paris obligea Béhanzin à dénoncer le traité. Pour ce dernier, il ne s’agissait pas d’une concession ‘en toute propriété’, mais ‘en simple droit de jouissance’, car la terre des ancêtres est inaliénable. Le contentieux, que la mission Bayol n’a pas réussi à régler, allait servir de prétexte à la France pour en finir avec les velléités d’indépendance du nouveau souverain.

Du côté français, on ne s’attendait certainement pas à une telle farouche résistance du roi et de son armée. Si le corps expéditionnaire du Général Dodds est parvenu à hisser le drapeau français à Abomey en 1892, Béhanzin et ses fidèles ont poursuivi la résistance pendant près de deux ans. Le souverain n’a finalement concédé la défaite que pour éviter de prolonger inutilement la souffrance de son peuple.

On connait la suite : l’exil en Martinique (1894-1906), l’internement et la mort en Algérie (1906), enfin le retour des cendres à Cotonou le 9 mars 1928. La Martinique n’était pas le premier choix du Général Dodds pour l’exil de Béhanzin. Il avait d’abord pensé au Sénégal, où il était né lui-même, ou au Gabon. C’est le lieutenant-gouverneur Victor Ballot, lui-même natif de Martinique, qui a suggéré ce choix. Le séjour du roi et  de son entourage d’infortune en Martinique n’a pas été un exil doré. La nostalgie de son pays aurait dû l’y ramener pour y finir ses jours. Mais le pouvoir colonial redoutait les réactions populaires que cela pourrait provoquer. C’est donc en Algérie que le souverain meurtri et affecté par l’éloignement de sa terre natale devait mourir en 1906. Même mort, il était encore craint par l’administration coloniale qui n’autorisera le retour de ses cendres qu’en 1928, plus de vingt ans après ! Son épopée et son destin en ont fait la figure emblématique de la résistance à la conquête coloniale et du nationalisme dahoméen.